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Note de Gérard Klein sur Jacques Bergier


Dans ce long e-mail, Gérard Klein (romancier et critique de SF), en réponse à une sollicitation de Patrick Clot (Association des Amis de Jacques Bergier) parle de ses souvenirs concernant Jacques Bergier, et donne son opinion sur l'alliance Bergier-Pauwels et sur leur livre commun Le Matin des Magiciens (Gallimard, 1961).

 
 

Cher Monsieur,


Merci d'abord de m'avoir aimablement cité dans votre préface à la réédition d'Admirations.
J'ai fait un petit tour sur le site dédié à Jacques Bergier, où j'ai relevé un certain nombre d'inexactitudes ou d'approximations, dues pour la plupart à Bergier lui-même selon le procédé de confusion ironique qui lui était habituel.

Ainsi la formule" Amateur d'insolite et scribe du miracle" qui figurait sur certaines cartes de visite de Bergier doit être restituée à Maurice Renard, écrivain majeur de la science-fiction française qui a du la forger au début du XX° siècle et à qui Bergier du reste rendait volontiers hommage.
Le proverbe "Qui crache dans l'oreille d'un sourd vole une heure à Dieu" est, pour ce que j'en sais, une des créations de Raoul Graziotti, chercheur et ingénieur disparu il y a quelques années, et ou de son ami André Ruellan, alias Kurt Steiner.
Contrairement à ce qu'il indique dans sa préface aux Habits noirs, Bergier n'était ni dans le civil ni autrement, physicien nucléaire, mais bien commeil l'indique ailleurs ingénieur chimiste, avec peut-être avant-guerre une spécialisation dans les brevets. Ce dernier point n'a jamais été vérifié. Il a du emprunter le titre de physicien nucléaire à son ami Charles-Noël Martin qui fut aussi le mien, qui vit toujours et que j'ai eu récemment au téléphone.

Tout cela pour dire que concernant la biographie de Jacques Bergier, il faut être méfiant sur tout et avec tout le monde. Il empruntait beaucoup et le rendait bien. J'ignorais par ailleurs que sa soeur fut Isabelle Vichniac, qui fut, si je ne m'abuse, correspondante du Monde pour tout ce qui touchait à la Croix-Rouge et aux organisations humanitaires helvétiques ou sises en Suisse.
Pour ma part, j'ai rencontré Jacques Bergier en 1954, à la librairie de La Balance, 2 rue des Beaux-Arts, haut lieu de la science-fiction créé et animé par Valérie Schmidt qui tient aujourd'hui une galerie à son nom rue Mazarine. Je l'ai écouté avec intérêt voire avec fascination et j'ai été un membre assidu de la toute petite cour qui l'entourait dans l'arrière boutique de cette librairie, et qui comptait à l'occasion Pierre Versins, Francis Carsac, Philippe Curval, Jacques Sternberg, Jean Porte (éminent statisticien dont le titre de gloire est d'avoir écrit une seule mais géniale nouvelle de Science-fiction, Le Grandiose avenir).
J'avais dix sept ans, je faisais mes études à Sciences-Po, donc tout près de la Balance, et comme Bergier y venait pratiquement toutes les fins d'après-midi, je l'ai rencontré trois ou quatre fois par semaine pendant souvent deux trois heures ou plus, et je crois qu'il a fini par me considérer un peu comme un fils adoptif. En tout cas, il a manifesté à mon
égard une grande générosité, tant intellectuelle que sous forme de livres et surtout de revues américaines. Je l'ai souvent accompagné ou rejoint dans le petit meublé, plutôt sordide, qu'il occupait tout près des Folies-Bergères et j'en suis toujours sorti avec une brassée d'Amazing Stories ou autres Planet Stories qui me semblaient venus d'un autre monde.
A l'époque et jusqu'au succès, du reste assez inattendu, du Matin des Magiciens, il tirait le diable par la queue, collaborant à des revues comme Horizons ou Constellation, ou encore comme Fiction, et se livrant à des travaux d'édition en particulier dans le domaine de la science-fiction, avec plus de générosité que de réussite financière.

Je dirai que mes innombrables conversations avec Jacques Bergier m'ont apporté des rudiments scientifiques et surtout qu'ils me furent une école bienvenue de scepticisme. Je n'ai jamais rencontré personne par la suite qui fit preuve d'autant de scepticisme, d'ironie et d'humour souvent noir. En ce sens précis, je dirais qu'il a été quelque peu pour moi un Maître et sans doute le seul. Il disposait d'une vaste culture scientifique, surtout pour l'époque en France, issue de ses innombrables lectures et d'un sens certain de l'épistémologie. Je me souviens par exemple qu'il a toujours mis en doute la prétention des créateurs de l'Intelligence Artificielle, discipline toute neuve à l'époque, et pour autant que je m'en souvienne ses arguments
tiendraient toujours aujourd'hui. Il m'a considérablement aidé à entrevoir quelque chose de la physique quantique, etc.
Mais comme ses propos à cette époque étaient toujours teinté d'ironie et le plus souvent à double face, certains les prenaient au pied de la lettre et le prenaient pour un initié voire pour un alchimiste, alors qu'à l'époque, il n'avait qu'un profond mépris pour de telles fadaises. Par la suite, il en alla peut-être un peu autrement, encore que j'en doute. Vers le milieu des années 60, il m'est encore arrivé assez souvent de dîner avec lui en nombreuse compagnie et tandis qu'il racontait des histoires abracadabrantes, dans la foulée du Matin des Magiciens, il me faisait de grands clins d'oeil
pour que je ne lui casse pas la baraque en émettant des doutes, en posant des questions, ou simplement en éclatant de rire. J'ai, je crois, toujours tenu le rôle avec le plus grand sérieux, tout en réfrénant parfois un certain agacement devant la crédulité de son public, souvent féminin.

Bergier était un grand humoriste, dans la lignée de Charles Fort mais disposant d'une vraie culture scientifique que celui-ci n'avait pas, et c'était un grand conteur, en quelque sorte oriental. Presque toutes ses oeuvres, y compris celles plus ou moins autobiographiques, doivent être comprises ainsi. Il transformait, il embellissait, il travestissait la vérité, avec ironie, avec humour, sachant que les plus attentifs et les plus informés de ses auditeurs et de ses lecteurs feraient la part des choses et que les autres étaient prêts à tout avaler.
Je l'ai donc beaucoup fréquenté, et avec profit, jusqu'à la fin des années 50. Vers 1960, nos relations se sont distendues pour deux raisons. La première tenait au Matin des Magiciens que j'ai reçu dés le départ comme une escroquerie intellectuelle.

J'ai publié dans Fiction un article critique assez énergique, le premier et pratiquement le seul à l'époque qui ait dénoncé cet ouvrage comme une vaste tromperie (si vous souhaitiez le reprendre sur votre site, je vous en accorde bien volontiers le droit, à condition qu'il ne fasse l'objet d'aucune autre publication sans autorisation). Bergier ne prit pas très bien cette critique mais ne m'en voulut jamais vraiment. L'autre raison fut plus politique. Embrigadé par Louis Pauwels, il accepta de signer le Manifeste dit des intellectuels français, d'inspiration Algérie Française, qui voulait faire pièce au Manifeste des 121 dirigé lui contre la guerre d'Algérie. D'autre part, je partis à la fin de cette année 1960 pour deux ans en Algérie comme appelé. J'en revins à la fin 1962 et beaucoup de choses avaient changé. Bien que je l'aie souvent revu dans les bureaux de Planète, au 114 Champs-Elysées où j'allais voir aussi mon vieil ami Jacques Sternberg et où j'ai souvent rencontré Louis Pauwels qui m'aurait assez bien vu dans le rôle de l'opposition de Sa Majesté, nos relations n'ont jamais été tout à fait les
mêmes. J'avais vieilli, aussi.

L'alliance contre nature entre Pauwels et Bergier en a surpris plus d'un. Elle a conduit notamment à la rupture plutôt violente entre Bergier et Pierre Versins récemment disparu. Comment Bergier, juif, résistant, déporté, ne cachant pas ses sympathies pour l'extrême gauche d'alors malgré son anti-communisme bien mieux informé que celui de la plupart des intellectuels d'alors, et même son admiration, plus nationaliste que politique, pour les exploits scientifique de la Russie Soviétique, pouvait-il s'être allié à Pauwels, qui sentait encore le soufre d'une collaboration (certes sans doute limitée mais quand même, et jamais reniée, plutôt oblitérée) avec les Allemands pendant la guerre et qui l'avait conduit à quitter Bruxelles où il était brûlé pour Paris où il était inconnu, se réclamant (alors discrètement) de la droite, puis se marquant de plus en plus à l'extrême droite, ancien adepte de Gurdjieff pour lequel Bergier n'avait que mépris, et toujours en quête de fumeuses révélation, n'ayant pas la moindre culture scientifique, manipulateur et dépourvu de la plus élémentaire probité intellectuelle (j'ai quelques anecdotes sur le fonctionnement de Planète qui l'établissent si nécessaire), etc.?

Après de longues réflexions, ayant connu et fréquenté à peu près tous les protagonistes de cette histoire, comme Jacques Mousseau, je suis convaincu que cette rencontre a été de part et d'autre de pure opportunité. Pauwels avait une bonne plume, souvent mordante mais guère d'idées. Bergier écrivait mal le français et avait une foule d'idées. Pauwels qui était quelque peu en panne de littérature fut certainement l'auditeur attentif et le scribe dont Bergier avait besoin. Il avait aussi besoin de vivre même si l'argent était le dernier de ses soucis. Pauwels avait des relations et une certaine influence. Bergier n'en avait guère. Pauwels comprit très vite tout le parti qu'il pouvait tirer de la faconde de Bergier, et celui-ci, qui était au fond un homme désespéré, par ironie, par humour noir, par kunisme, cynisme au sens de Sloterdijk, le laissa faire.
Sur le moment, je les ai crus sciemment complices de ce qui fut une des grands opérations de décérébration de l'après-guerre. Ayant relu assez récemment le Matin des Magiciens, je ne suis plus tout à fait de cet avis.
On voit bien à une lecture attentive, que Pauwels a littéralement greffé sur un début de livre personnel, en partie autobiographique, tentative qu'il devait reprendre plusieurs fois par la suite, les apports de Bergier, largement inspirés de sa culture en matière de science-fiction et profondément ironiques, en les présentant comme des révélations, des aperçus sur une autre histoire, sur d'autres savoirs, sur d'insondables mystères, d'autant plus insondables qu'ils ne procèdent le plus souvent que de la fiction ou tout au moins d'une fiction journalistique. Bergier est le Charles Fort ou le Bierce de ce livre. Mais Pauwels, Méphistophélés de ce Faust, en fait une Apocalypse, un Livre des Révélations. L'ouvrage est d'ailleurs hâtivement et souvent mal écrit. Il comporte nombre de citations intégrées au texte sans référence qui auraient du lui valoir quelques procès en plagiat, par exemple un passage entier du livre d'Adamski et d'un journaliste sur les soucoupes volantes qui faisait hurler de rire Bergier, passage sur la Terre creuse ou je ne sais plus quelle autre fadaise. En fait, le démontage systématique du Matin et la citation de ses sources, tâche presque impossible à l'époque mais aujourd'hui un peu plus aisée grâce à de nombreux travaux d'érudits sur ces sources mêmes, montrerait à quel point il s'agit d'un collage passablement bâclé. Mais seul ou à peu près, Jacques Bergier avait à l'époque une connaissance, souvent approximative ou déformée par une mémoire plus poétique qu'exacte, de ces sources. Et Pauwels savait parfaitement noyer le poisson.

Le seul hommage qu'on puisse rendre ici à Pauwels est que dans ce livre, de façon assez étonnante pour l'époque, il n'y a aucun chapitre sur les soucoupes volantes, ni même à peu près aucune allusion à ce phénomène qui devait pourtant enrichir plus tard Planète. C'est que Bergier non seulement n'y croyait pas mais encore n'avait pas de mots assez durs pour ceux qui y croyaient. Voir ses critiques de livres dans Fiction. C'est pourquoi, soit dit en passant, l'hommage qui lui est rendu sur ce point par Jacques Vallée (que j'ai assez bien connu aussi, surtout quand il publiait de la science-fiction avec talent sous un pseudonyme) et dont un extrait apparaît sur votre site, est à double sens. Bergier y fait preuve de son ironie habituelle et Vallée feint (car il est trop intelligent pour s'y laisser prendre) d'y voir un assentiment. S'il est deux ou trois domaines où je puis être formel, c'est bien celui-là : le Jacques Bergier que j'ai connu n'a jamais accordé la moindre foi aux histoires de soucoupes volantes, de télépathie et d'alchimie; mais il y voyait matière à histoires paradoxales, ce qui n'est pas du tout la même chose.

J'ajouterai ceci, que le succès du Matin qui a engendré Planète où la mystification est devenue système, fut parfaitement inattendu y compris pour ses auteurs. Ils devaient en attendre cinq ou six mille exemplaires, ce qui pour l'époque n'aurait déjà été pas si mal. D'où le caractère bâclé de l'ouvrage. Pauwels, plutôt soigneux de son écriture, l'aurait autrement
travaillé s'il avait prévu ce succès. Ce fut un raz-de-marée, et les journaux les plus sérieux comme le Monde, sous la plume de jeunes sociologues les plus en vue comme Edgar Morin, finirent par se croire obligés de consacrer des pages entières à l'analyse du phénomène Planète.
Qu'en reste-t-il? Rien, si ce n'est une littérature d'imitation et de troisième ordre publiée dans des collections spécialisées dans l'énigme à petit prix.
Les trois ou quatre J'ai lu de Jacques Bergier doivent être lus dans la perspective que j'ai abondamment indiquée: celle d'un humoriste et celle d'un anthologiste du bizarre.

J'ai conservé, est-il vraiment utile de le dire au moment de conclure provisoirement, mieux que de l'estime pour Jacques Bergier, une admiration et une affection sincères. Pour celui que j'ai connu, pas pour celui que trop de gens, hélas, croient qu'il fut.


Gérard Klein

NB: ces notes sont écrites au fil de la plume sans que j'aie, me trouvant en Bretagne, toutes les références qui figurent dans ma bibliothèque parisienne. En quoi je me montre fidèle à l'exemple de mon ami Bergier.

Mise en ligne le 13 août 2001